Une mosquée vieille de treize siècles, un sultanat qui commerce jusqu'en Europe et en Inde, un général qui a bien failli conquérir l'Éthiopie tout entière : entre le VIIe et le XVIe siècle, la côte du Somaliland n'est plus une périphérie mais un centre du monde islamique.

Une mosquée vieille de treize siècles, un sultanat qui commerce jusqu'en Europe et en Inde, un général qui a bien failli conquérir l'Éthiopie tout entière : entre le VIIe et le XVIe siècle, la côte du Somaliland n'est plus une périphérie mais un centre du monde islamique.
Zeila, l'une des plus anciennes cités musulmanes d'Afrique
Dès la fin du IXe siècle, des communautés musulmanes sont solidement établies sur la côte nord du Somaliland, et tout indique que Zeila est déjà, dès le IXe ou le Xe siècle, le siège d'un pouvoir musulman organisé. Mais un monument y témoigne d'une présence encore plus ancienne : la mosquée Masjid al-Qiblatayn, dont la construction remonterait au VIIe siècle — l'une des toutes premières mosquées jamais bâties sur le continent africain.
Son nom — « la mosquée aux deux qiblas » — vient d'un détail architectural rarissime : deux mihrabs, l'un orienté vers Jérusalem, l'autre vers La Mecque. Cette double orientation reflète le tout premier changement de direction de prière dans l'histoire de l'islam, survenu du vivant du prophète Mahomet. Qu'un tel témoignage se trouve sur la côte du Somaliland en dit long sur l'ancienneté du lien de cette terre avec le monde musulman naissant.

Les sultanats d'Ifat puis d'Adal
Au XIIIe siècle naît le sultanat d'Ifat, dirigé par la dynastie Walashma et centré sur Zeila. À sa suite, à partir de 1415, le sultanat d'Adal prend le relais et atteint son apogée au XIVe siècle : par le port de Zeila, il commerce avec l'Abyssinie voisine mais aussi avec l'Arabie, le Proche-Orient, l'Europe et le sous-continent indien. Des cités comme Zeila, Berbera, Amud ou Abasa prospèrent, avec leurs maisons à cour, leurs mosquées, leurs citernes — des villes fondées et développées, selon l'archéologue Sada Mire, par les communautés pastorales et marchandes somalies elles-mêmes.
Ahmed Gurey : le conquérant qui a failli changer la carte de l'Afrique de l'Est
En 1517, un jeune chef nommé Ahmad ibn Ibrahim al-Ghazi — Ahmed Gurey, « le gaucher » en somali — prend le pouvoir à Harar alors qu'Adal traverse une guerre civile. Douze ans plus tard, il lance une campagne militaire, le Futuh al-Habasha, qui va bouleverser toute la région : équipé de mousquets achetés aux Ottomans, il inflige défaite sur défaite à l'empire chrétien d'Éthiopie, jusqu'à placer les trois quarts de son territoire sous contrôle d'Adal et réduire l'empereur Lebna Dengel à l'état de fugitif entouré d'une vingtaine de fidèles.
Son épopée s'achève en 1543 à la bataille de Wayna Daga, où il trouve la mort face à des troupes éthiopiennes appuyées par des mousquetaires portugais. Sa mémoire reste aujourd'hui profondément clivée : figure de fierté et de puissance militaire dans la tradition somalie, il reste dans la mémoire chrétienne éthiopienne comme l'auteur de destructions dont, selon les mots d'un historien, « aucun montagnard éthiopien n'a jamais oublié ».
Pendant quatorze ans, un général parti de la côte somalie a tenu tête à un empire.
Un carrefour, pas une périphérie
De la mosquée aux deux qiblas jusqu'aux armées d'Ahmed Gurey, cette période raconte une même vérité : loin d'être un angle mort de l'histoire, la côte du Somaliland a été, durant près d'un millénaire, un carrefour religieux, commercial et militaire à l'échelle de tout l'océan Indien.
Adal décline à la fin du XVIe siècle. Il faudra attendre plusieurs siècles, et l'arrivée d'un empire venu de bien plus loin, pour que s'écrive le prochain grand chapitre de résistance de cette terre.